Éloge de Joseph Sanguinet Arboucau prononcé en l'église de Bourréac le lundi 06 novembre 2017

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Samedi 4 novembre, « le jour où le grand chêne est tombé », cette image a surgi dans mon esprit comme dans celui de beaucoup, tant le choc fut immense, lorsque nous avons appris la mort de Joseph décédé dans la nuit.
Au cours des 58 ans de vie passés à Bourréac, la présence de Joseph s'y était imposée, il avait même contribué largement à forger une certaine représentation du village à l'extérieur. Cette identification était associée à un dynamisme entrepreneurial d'autant plus remarquable qu'il s'est exercé dans le hameau d'un modeste village du Pays de Lourdes.

Retracer la vie de Joseph Sanguinet, c'est d'abord évoquer certaines étapes clés de son existence. Seuls ses très proches en connaissent certains détails importants, ils m'étaient inconnus jusqu'à ce que Serge, son fils, me les communique pour que je puisse les partager avec vous, aujourd'hui, dans ces douloureuses circonstances. C'est ensuite essayer d'évoquer, autant qu'il me sera possible, sa personnalité dominante et chaleureuse, sa force de caractère, son optimisme conquérant et communicatif, son dynamisme, des traits de caractère que ceux qui l'ont côtoyé ont évidemment ressentis comme moi  et qui font qu'il restera gravé dans notre souvenir.

Joseph est né le 15 mars 1933 à Rieulhès, hameau de Saint Pé de Bigorre, dans la maison Arboucau. Il avait deux sœurs dont une jumelle, Fernande, et une aînée, Marie-Thérèse, toutes deux décédées. Son père, Léopold, est décédé en 1961. Sa mère, Élisa, était la sœur de Jean-Marie Abadie qui est venu de Sère-Lanso à Bourréac, en la maison Arcos, avec lequel il avait bien des traits en commun qui font que le souvenir de Jean-Marie est aussi gravé dans nos mémoires.

Comme tous les enfants de paysan, il a pris sa part des travaux, assistant son père dont la santé déclinait. Âgé de 11 ans, il était avec lui, dans un pré, à faire les foins, lors de ce qu'on peut appeler l'épisode allemand de sa vie.  Le 10 juin, 1944, la Résistance avait investi le secteur de Bagnères. En réaction, des troupes de la division Das Reich avaient semé le malheur dans Bagnères, Pouzac et Trèbons, y faisant plus de 60 morts dans la population civile, dont des femmes et des  enfants. Ces troupes avaient poursuivi leurs exactions dans les bois de Lourdes et de Saint-Pé en incendiant les granges foraines. Joseph et son père, cernés par les troupes allemandes, assistèrent ainsi à l'incendie de leur grange dont les vaches et le matériel avaient été sortis. Pour l'anecdote, il s'est dit que ce matériel portait une marque de fabrication allemande. Peut-être aussi que la présence d'un jeune enfant a contribué à ce moment d'humanité relative. On mesure le choc que cette scène a pu occasionner sur un enfant de cet âge.

Mais le grand traumatisme de sa vie, nous le connaissons tous, c'est cet accident de chasse survenu le 16 novembre 1948, il avait 15 ans et demi. Il s'en est suivi des interventions chirurgicales en série, sept, dont certaines ont du être réalisées à vif, dans le contexte de la chirurgie faciale réparatrice de l'époque, à Bordeaux où il se rendait seul par le train. Il n'y avait alors pas de Mutualité sociale agricole, le coût pour la famille fut considérable, 300000 Francs de l'époque. Une indemnisation versée par l'État pour le dédommagement de la grange brûlée fut le seul secours dans cette circonstance. Le lourd handicap qui s'en est suivi n'a altéré en rien l'énergie créatrice de Joseph. Peut-être l'a-t-il accrue en le stimulant encore plus. La résilience, cette faculté psychologique à repartir de l'avant, à rebondir après la contrainte en la dépassant, avait vraiment chez lui tout son sens.

Dès l'âge de 14 ans, Yauset de Arboucau, avait acquis une motofaucheuse qu'il finançait avec la prestation de ses services, et, après, ce furent d'autres travaux d'entreprise, les battages et les coupes de bois qui l'ont amené très jeune à fournir du bois de chauffage qu'il livrait dans des charrettes tirées par des vaches avant que n'arrivent les tracteurs. Son expertise des chantiers difficiles est allée croissante et connue de très loin. Cette grande maîtrise n'empêcha pas qu'il fut victime d'un accident avec une double fracture de la jambe qui l'immobilisa un certain temps.
Il convient ici d'insister sur cette force tranquille qui l'a accompagné tout au long de sa vie, Fernande, alors seule avec ses vaches à traire, avec 4 enfants encore jeunes, et Joseph qui était partout, puis soudain immobilisé. Le concours  de ses voisins, juste retour de l'aide généreuse qu'il dispensa à tous, fut une aide précieuse dans ces circonstances.

L'installation de  Joseph à Bourréac après son mariage, le 31 janvier 1959, transforma de fond en comble, révolutionna, la vie de Récahorts ; un changement presque explosif pour l'antique maison de Cyprien que l'on vit s'élever, rehaussée d'un étage pour loger la famille.
Pour moi, Joseph Sanguinet à Bourréac, dans les années 60 et 70, ce sont les 30 Glorieuses agricoles et la mécanisation triomphante. Je me souviens qu'en 1977, lors du partage des landes communales, alors que je me demandais s'il serait possible d'aménager certaines pentes et de  transformer en prairies des espaces aussi difficiles, il me répondit que je n'avais pas de souci à me faire. Partout, la fougère reculera, la ronce ne passera pas. C'est à tous ceux comme lui qui se sont livrés à ce même effort, et qui continuent de le faire, que nous devons ces paysages ouverts qui contrastent avec les espaces fermés, boisés ou embroussaillés, que l'on peut voir ailleurs, partout où la déprise agricole a eu le dessus.

Son énergie, Joseph la mettait au service de tous ceux qui avaient sa confiance et son estime ; «  on pouvait compter sur lui », ce sont les mots qui reviennent chez tous ceux qui y ont eu recours. Cette assistance mutuelle, indispensable à la vie agricole, il la pratiquait avec les règles de la vie sociale de l'époque, cela supposait une forte implication de la cuisinière du lieu d'accueil car Joseph avait un appétit à la mesure de son énergie !
Les temps ont changé. Ou plutôt on prend moins le temps. La fonctionnalité a pris le dessus.
Le loisir avait aussi sa place dans sa vie et notamment cette passion pour la palombe que seuls des chasseurs, dont ceux auxquels il l'a transmise, peuvent comprendre, faisant mentir l'adage « cassaïre et pescadou, n'an yamais het maïsou ». Tout faux pour le cassaïre en la circonstance !

De ce parcours, nous retiendrons une leçon de vie :
  • l'esprit d'entreprendre qu'il a transmis à ses fils et que nous devons essayer d'avoir, à la mesure de nos moyens, il faut tenter et faire,
  • et cet optimisme de la volonté qui doit triompher du pessimisme en se déjouant des mauvaises raisons.
Pour tout cela, Joseph, nous te remercions, et ton souvenir restera gravé en nous.

Roland Darré, maire de Bourréac

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